mardi 6 décembre 2016

Marcel Gottlieb, in memoriam

Un très grand monsieur s'en est allé. Ce sont les éditions Dargaud qui ont annoncé la nouvelle avant-hier : Marcel Gottlieb est décédé dimanche 4 décembre 2016 à l'âge de 82 ans.

J'ai découvert Gotlib vers l'âge de 12 ans, par l'intermédiaire d'un de mes meilleurs amis de l'époque et qui l'est d'ailleurs toujours aujourd'hui. À cet âge-là, je commençais tout juste à vouloir dessiner et écrire de façon sérieuse. La découverte de Gotlib précisément à ce moment a été comme une révélation, un fulgurant coup de pied dans ma façon - certes toute jeune encore - de penser la bande dessinée. De fait, Gotlib n'était pas un auteur de BD comme les autres et dire qu'il était le meilleur ne serait ni assez précis ni même suffisant. Il n'était pas le meilleur, il était le seul à faire ce qu'il faisait. C'était évidemment un immense dessinateur, mais c'était surtout un conteur hors pair. Au fil des années, Gotlib a construit une foule de personnages et de gags récurrents, autant d'obsessions comiques répétées au fil des ans, toujours réinventées, autant de clins d’œils entre lui et son lectorat sans cesse renouvelés. Une vraie Comédie Humaine de la déconne, et surtout un talent de conteur inégalé. Gotlib, c'était le mélange virtuose d'un humour juif ashkénaze ramené de son enfance et d'un nonsense à l'anglaise, pioché Outre-Manche et même Outre-Atlantique dans les pages du magazine Mad. Gotlib, c'était le dessinateur, le conteur, le scénariste, le cinéaste, le faiseur d'histoires qui expliqua au gosse que j'étais ce que "raconter" voulait dire. Gotlib, c'était aussi un rapport particulier à la judéité, le témoignage d'un enfant juif caché pendant la guerre qui avait su transférer dans son œuvre les angoisses et les peines qu'on imagine. Certaines de ses plus belles planches, moins amusantes peut-être, témoignent de cette enfance clandestine, loin de la guerre et pourtant entourée par elle. Gotlib n'était pas qu'un amuseur de talent, c'était un poète et le témoin d'un temps. Tout ça s'est éteint dimanche, et s'il est vrai que les personnes comme lui ne meurent jamais vraiment tant que perdure leur œuvre, la pilule est tout de même dure à avaler. De tous ses gags, celui-là restera comme le moins réussi.

Pour ma part, même aujourd'hui que la BD n'est plus vraiment le centre de mon travail, l'empreinte de Gotlib se fait sentir dans chacune de mes productions. Ce n'est peut-être pas immédiatement visible mais j'en suis bien certain : Gotlib a toujours été penché au-dessus de ma table à dessin. De manière subtile, mais indéniable pour quiconque me connaît. Gotlib m'a appris à raconter, à faire rire, à créer. J'ai rencontré Gotlib à deux reprises dans ma vie : chacune de ces rencontres m'a plus changé que toute l'année qui avait pu la précéder. Aujourd'hui, j'ai perdu un ami. Aujourd'hui, chacun de mes dessins, chacun de mes écrits est un peu orphelin. Adieu Marcel, tu me manques déjà.


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